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25/08/2014

Les Églises orthodoxes derrières le conflit russo-ukrainien

C'est un fait encore tabou; l’Église orthodoxe ukrainienne sous juridiction du patriarcat de Kiev soutient activement les soldats pro-Kiev dans les combats qui font rage à Lougansk et à Donetsk. Dès sa création en 1991, le patriarcat de Kiev avait pris des positions nationalistes ravivant de dangereuses tensions au point que la Russie et l'Occident traversent leur pire crise depuis la guerre froide. Nous en subissons les conséquences en Europe jusqu'à présent avec la menace de nouvelles récessions économiques...Voyons plus clair sur ce qui se trame à travers cette situation complexe. 

Un 'obstacle géopolitique' à la restauration de la grande Russie

La guerre civile gangrène l'Ukraine entre l'armée nationaliste ukrainienne et les milices pro russes. Aux yeux du Patriarche de Moscou Cyrille Ier et de Poutine, la déstabilisation de l'Ukraine est l’œuvre de l’Occident.

philarete.jpgPour résumé la situation, à côté du clivage ethnico-linguistique qui divise l’Ukraine, il en existe un autre, de nature religieuse qui attise les tensions et la haine. La majorité des Ukrainiens est orthodoxe, mais répartie en deux Églises. La première, l’Église orthodoxe ukrainienne, relève du patriarcat de Moscou, tandis que la seconde, le patriarcat orthodoxe de Kiev, dirigé actuellement par le Primat Philarete [ photo ci-contre], s’en est détachée en 1991, dans une démarche d’indépendance par rapport aux Russes. L’autre grand groupe religieux qui rassemble les gréco-catholiques à Kiev se retrouve aux côtés du patriarcat de Kiev pour défendre l’orientation pro-occidentale du pays.

Le patriarcat de Moscou n’a plus aucun doute : ces deux Églises, dont l’une dépend de Rome, se sont lancées dans une croisade anti-russe. Le climat se refroidit dès la fin du mois de décembre 2013, avec la publication d’un document du patriarcat de Moscou réaffirmant avec fermeté son refus de la primauté de l’évêque de Rome sur l’Église universelle.

En avril dernier, Cyrille Ier a appelé à prier pour le peuple russe vivant en Ukraine, quand celui de Kiev a assuré que l'"ennemi" russe était condamné à l'échec !  C'est ainsi que par la suite des responsables de l'Église orthodoxe de Russie sont personae non gratae dans certaines parties de l'Ukraine. La chute de Viktor Ianoukovitch (protecteur de l’Église orthodoxe ukrainienne) et la radicalisation de la crise n’arrangent rien. Peu après, le nouveau Premier ministre ukrainien, de confession gréco-catholique, Arseni Iatseniouk est reçu au Vatican par le pape lui-même. La guerre est lancée...

L’Église orthodoxe de Kiev (une des 3 officielles) a  écrit des lettres à plusieurs banques et établissements financiers afin de lever des fonds pour soutenir l'armée ukrainienne.

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Un membre du clergé orthodoxe de Kiev bénissant, ce mardi 19 août, des soldats du bataillon de Donbass, des militaires pro-Kiev qui tentent de repousser les bastions pro-russes dans l'est du pays

L'ampleur des divisions confessionnelles sur la population ukrainienne

pretres.jpgLe vendredi 24 janvier 2014, le président Victor Ianoukovitch a rencontré les représentants du Conseil ukrainien des Églises et des organisations religieuses (CUEOR). Deux jours plus tôt, ce même Conseil avait publié une offre de médiation entre le peuple révolté et le gouvernement. Un texte de consensus était signé par son président, le métropolite Antoine de Borispil et Brovary, numéro deux de l’Église Orthodoxe ukrainienne (sous juridiction du patriarcat de Moscou). Conscient des visées du président russe à diviser l'Ukraine en deux pays distincts, le CUEOR insistait sur un point non négociable, l'unité de la nation ukrainienne :« Nous appelons à défendre l'intégrité territoriale de l'Ukraine et de se défaire résolument de toute tentation de séparatisme au sein de notre patrie, car nous formons un seul peuple ! Il est indispensable d'exprimer un amour fraternel à nos concitoyens quelles que soient leurs origines, leurs langues et leurs religions. La propagation de la haine au prétexte des appartenances ethniques ou religieuses est intolérable. ». Le crédit dont jouissent les Églises en Ukraine au sein de la population est important, mais elles font face à un État  extrêmement sécularisé et méfiant vis-à-vis d'elles. Depuis 1991, date de l'indépendance du pays, les Ukrainiens sont revenus massivement à la foi de leurs ancêtres. Le pays compte plus de 34.000 paroisses et communautés religieuses à 97% "chrétiennes", dont la moitié sont "chrétiennes orthodoxes", et dont l'autre moitié sont catholiques et protestantes. On estime à 25 millions le nombre de personnes qui se déclarent comme orthodoxes (à part à peu près égales entre les Églises pro-ukrainiennes et l’Église relevant du patriarcat de Moscou), 6 millions de fidèles catholiques (dont 5 millions de grecs catholiques, ce qui en fait la principale Église catholique de rite oriental dans le monde). 

 «La pire des paix vaut mieux que la guerre»

Patriarche-Onoufrii-500x353.jpgUne rencontre historique entre le patriarche Cyrille et le pape, en préparation depuis longtemps, est remisée aux calendes grecques. « Encore début février, le projet semblait bien avancé. La crise ukrainienne l'a rendu impossible », a confirmé pour l'AFP Yves Hamant, expert français de l'orthodoxie et de la Russie. Un conservateur ouvertement prorusse Onoufriï [ photo ci-contre] a été élu le 13 aout dernier nouveau dirigeant de l’Église orthodoxe d'Ukraine subordonnée au Patriarcat de Moscou qui devra la positionner face au séparatisme dans l'Est et la montée des sentiments anti-russes dans le reste du pays.

Une influence considérable dans les jeux de pouvoirs politiques

patriarch.jpgL'Église orthodoxe ukrainienne dépendant du Patriarcat de Moscou n'a pas hésité à s'immiscer dans le jeu politique, en soutenant ouvertement le candidat pro-russe Viktor Yanoukovitch, tandis que sa rivale du Patriarcat de Kiev ainsi que l'Église gréco-catholique d'Ukraine n'ont pas ménagé leur soutien au candidat d'opposition. Lors de certains rassemblements pro-Yanoukovitch, des manifestants brandissaient des icônes, en affirmant le lien religieux entre l'Ukraine et la Russie. Le conflit entre l'Ukraine occidentale et l'Ukraine orientale, traditionnellement tournée vers la Russie, a été fréquemment présenté comme un conflit de religion, même si la plus grande prudence demeure de mise: Viktor Youchtchenko est lui-même issu d'Ukraine orientale, et il a confirmé publiquement son allégeance à l'Église orthodoxe du Patriarcat de Moscou. L’Église orthodoxe du patriarcat de Moscou revendique toujours, au moins sur un plan symbolique, l'unité de toutes les terres russes (Russie, Ukraine, Biélorussie)...

"Pour [Cyrille 1er_photo ci dessus], la perte de l'Ukraine est un drame: ce n'est pas seulement celle d'une partie du troupeau rejoignant les 'schismatiques', c'est la perte de sa place dans l'orthodoxie, du mythe du 'monde russe' rassemblant sous sa houlette tous les orthodoxes de Russie, Ukraine, Biélorussie", relève Yves Hamant.

La difficulté russe d’intégrer le Saint-Siège dans son combat géopolitique

Le combat géopolitique de Poutine a pour but de renforcer les valeurs traditionnelles, abandonnées par l’Occident. Ce dernier partage avec le patriarche Cyrille Ier, la conviction que l’Occident sombre dans la décadence. La Russie doit être protégée d’une telle influence, que l’installation d’une démocratie libérale ne manquerait pas de favoriser. Tout cela se déroule au moment où Vladimir Poutine amorce sa politique de restauration de la puissance de la Russie. L’exaltation de l’orthodoxie, comme vecteur identitaire et ciment de la nation russe, occupe une place centrale dans son programme politique. Son attachement à la défense des valeurs traditionnelles et surtout son hostilité aux États-Unis le poussent à regarder du côté du Vatican. Comme si face au projet mondialiste des Américains, fruit de la pensée libérale et protestante, Rome et Moscou devraient s’unir...