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12/10/2012

Le besoin d'aumôniers dans les prisons françaises

Au vu des nombreux drames bouleversants causés par des récidivistes, il ne se passe pas un jour sans qu'on remette en question les conditions de détention en milieu carcéral. Suicides, radicalisation des jeunes musulmans, criminels dangereux multirécidivistes, malades mentaux laissés sans soin...La violence inhérente aux prisons appelle une réflexion d'ensemble et de profondes réformes et c'est dans ce cadre que se pose la question de la pratique cultuelle. Les autorités pénitentiaires sont tentées de la favoriser.

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Quelques chiffres sur les prisons en France en 2012:

  • 191 prisons françaises pour un nombre de 57 408 places
  • 67 373 prisonniers dont:
  • 810 mineurs (soit 1,5 %: chiffre en hausse)
  • Plus de 2 500 femmes (environ 4 %)
  • 17 000 prévenus en attente de jugement (environ 25 %)
  • 12 609 personnes bénéficient d’un "aménagement de peine sous écrou" (semi-liberté, bracelet électronique...)
  • 6 cultes autorisés à visiter les prisonniers en tant qu'aumôniers: catholique, protestant, orthodoxe, juif, bouddhiste et musulman.
  • 20 000 à 33 680 détenus de souches musulmans (de 30 à 50 %); en majorité des hommes de 18 à 35 ans, venant de banlieue, sans formation professionnelle, culturelle ni religieuse. Ils constitueraient 70% des prisonniers en Ile de France, à Marseille, ou dans le Nord ! Il y avait 173 Salafistes recensés en 2005.
  • 13 500 détenus de souches catholiques ou protestants (environ 20 %)
  • Une centaine d'étudiants de la Bible et de Témoins de Jéhovah détenus
  • Quelques dizaines de détenus bouddhistes
  • 1083 aumôniers agréés par le Ministère de la Justice
  • 655 aumôniers catholiques
  • 287 aumôniers protestants
  • Et 151 aumôniers musulmans dont 83 bénévoles (6 fois moins que les 'chrétiens')
  • Une rémunération moyenne perçue de 383 euros par mois pour certains.
  • Un budget pénitentiaire estimé à 2 milliards dont 3 millions pour l'aumônerie.

Si la république française est laïque, et qu'elle ne finance plus les cultes depuis 1905, elle conserve une tradition d'avoir des ministres des cultes (aumôniers) dans les prisons, les hôpitaux et l'armée. Ces 'ministres du culte' ont généralement un statut de contractuels de la fonction publique. La plupart sont rémunérés par l'Etat. Libres de circuler dans les établissements pénitentiaires, les aumôniers répondent aux demandes d'entretien individuel et animent des cérémonies religieuses collectives.

Le 11 octobre dernier la ministre de la Justice a annoncé sur Europe 1 le recrutement de 15 aumôniers musulmans (en équivalent à temps plein) en prison en 2013, pour lutter contre le prosélytisme. "Je ferai le même effort en 2014", a précisé Christiane Taubira.

Un besoin selon les autorités pénitentiaires

Dans son dernier rapport annuel, le contrôleur des prisons avait insisté sur la nécessité de permettre aux détenus de pratiquer leur religion. L'intervention des imams formés est en général saluée par les cadres pénitentiaires comme un gage de pacification. Leur arrivée n'a été formalisée qu'en 2005 par Dominique Perben.

Certains commentateurs se demandent si en formant des Imams supplémentaires on parviendrait mieux lutter contre le radicalisme religieux. Le quotidien Le Figaro avait dressé ce constat sur la religion: " Très «utile» et «apaisante» pour les autorités pénitentiaires dans la mesure où elle offre aux détenus un moyen de conserver leur dignité et d'obéir aux lois sans renoncer à leur culture, la religion suppose quelques aménagements comme la possibilité d'avoir des corans, des chapelets, faire la prière, respecter le ramadan et manger halal."

Didier Voituron, directeur de la maison d'arrêt du Val-d'Oise, raconte : «On a besoin d'aumôniers en prison, tout comme on doit pouvoir proposer du sport à ceux qui le veulent, ou un travail, ou la poursuite d'études. Mais la religion musulmane n'est pas tendre pour les délinquants et il nous était très difficile de trouver des aumôniers. C'était toujours quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un. Mais il est vrai que les détenus sont apaisés, comme ceux qui font de la philo, du foot ou de l'anglais. L'essentiel est de donner un sens à leur peine Bernard Godard explique aussi le temps perdu par le manque d'organisation centralisée du culte musulman jusqu'à la création du CFCM en 2003.

Des discriminations persistantes

Le rapport de Jean Marie Delarue, contrôleur général des lieux de privation de liberté, souligne les manquements de l'administration pénitencière quant à la pratique sereine des cultes religieux, et plus particulièrement du culte musulman. Difficile de pratiquer une religion minoritaire en prison. Ce rapport paru le 17 avril 2011 au Journal Officiel et dont l'Express a pu se procurer un exemplaire, donne des avis et souhaite que les Pénitenciers respectent des objets de culte...Il ajoute que d'après la loi de 1905 établissant la séparation entre l'Église et l'État, et le code de procédure pénale, les prisons doivent garantir «le libre exercice des cultes», l'Etat prenant en charge les dépenses nécessaires à cet effet. Or, d'après le rapport, «tel n'est pas toujours le cas aujourd'hui». Il souligne le manque «d'égalité de traitement» et les «discriminations» entre les religions. Des témoins de Jéhovah se voient par exemple confisquer leur Bible et fouiller intégralement avant de voir une personne de leur connaissance... 

Si les sept pages chocs du rapport de Jean-Marie Delarue restent très prudentes en ne citant à aucun moment le nom des cultes on y apprend ainsi que «le contrôleur général a été saisi de plaintes relatives à la disparition ou la dégradation volontaire d'objets de culte ou des comportements de mépris affichés». Une autre discrimination est en cours de règlement.

Des aumôniers Témoins de Jéhovah

En 2008, des Témoins de Jéhovah avaient formulés trois demandes individuelles pour avoir l'autorisation de visiter les prisonniers- qui en font la demande- en tant qu'aumôniers agréés et bénévoles, à la direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris. Cette dernière leur avait refusé ce statut. Le tribunal administratif de Paris avait condamné ce refus et demandé à la Chancellerie de revoir sa copie. Le ministère de la Justice avait fait appel du jugement. Mais la cour administrative d'Appel de Paris a en mai dernier tranché dans le même sens que les magistrats de première instance : elle a demandé à l'Administration Pénitentiaire de réexaminer les demandes dans un délai de deux mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard. Les tribunaux ne peuvent eux-mêmes délivrer ces agréments qui relèvent de la Chancellerie. Le recours du ministère de la Justice ayant été rejeté celui-ci s'est réservé le droit de se pourvoir en cassation devant le Conseil d'Etat. Pourquoi ?

Pour justifier son refus d’agréer des aumôniers Témoins de Jéhovah, l’administration pénitentiaire et le Garde des Sceaux leur ont répondu qu’il n’y a pas assez de détenus se réclamant de leur culte (alors que les détenus bouddhistes sont moins nombreux) tandis que la MIVILUDES exerce ses pressions sur les autorités en mettant en avant la dangerosité et le prosélytisme qui en découlerait à l’intérieur des lieux de détention.

Pourtant, comme le signale Jean-Claude Pons, en tant que porte-parole du Consistoire national des Témoins de Jéhovah sur France Culture : «Il y a plus d’une vingtaine d’années en arrière, il y avait des objecteurs de conscience Témoins de Jéhovah dans les prisons. Et à l’époque, les ministres du culte pouvaient leur rendre visite et avoir des salles dans lesquelles le culte était exercé.»

Si l’agrément de quelques-uns de leurs ministres du culte est considéré comme la dernière étape de leur reconnaissance par les pouvoirs publics, ce n’est pas la véritable motivation de la demande des Témoins de Jéhovah de disposer d’aumôniers agréés par l’administration pénitentiaire. Il ne s'agit pas non plus de chercher à être rémunéré par l'Etat. En réalité ils cherchent tout simplement à mettre fin aux perpétuelles entraves à l’assistance spirituelle qu’ils souhaitent apporter aux détenus qui en font la demande expresse.

Le caractère cultuel validé par les juridictions administratives remet en cause le refus persistent de l’administration pénitentiaire d’agrémenter les aumôniers de ce mouvement chrétien. En fait, la Cour d'appel applique simplement la décision du 22 février 2010 de la HALDE et les 14 jugements de tribunaux administratifs prononcés en faveur des Témoins de Jéhovah depuis 2007. Dans un communiqué  la Fédération française des Témoins de Jéhovah a rappelé que "la communauté disposaient d'aumôneries dans de nombreux pays  d'Europe". "L'administration ne peut, au motif qu'une religion est minoritaire, donner un statut minoré aux aumôniers", avait critiqué le contrôleur des prisons, Jean-Marie Delarue. Nous attendons, dans les prochains jours, que le Conseil d'Etat statue sur cette affaire litigieuse. Selon Maître Michel Trizac avocat de personnes détenues témoins de Jéhovah  "deux solutions sont donc désormais possibles, soit le Conseil d’État va rejeter le pourvoi en cassation car ce dernier ne repose pas sur des moyens sérieux (s’il est invoqué par exemple que les témoins de Jéhovah ne sont pas assez nombreux), soit l’arrêt de la CAA va être cassé". Affaire à suivre.

Il ressort de tout cela qu'au vu des souffrances dans les prisons, bien utilisée, l'aumônerie peut jouer un rôle non négligeable dans la réinsertion sociale. Limiter les offices d'aumônerie à 6 religions c'est comme 'tirer sur l'ambulance'!  Si le ministère de la Justice souhaite d'autres imams formés pour contrer le radicalisme faut-il donc appartenir à une religion qui risque de dévier dans ce travers pour avoir le droit d'avoir une assistance spirituelle en prison ?  Ce serait une grande injustice. Aussi on ne peut que regretter que les besoins spirituels des citoyens ne soient reconnus comme nécessaires qu'après avoir été condamnés par la justice et enfermés. C'est bien avant qu'il aurait fallu leur inculquer ce genre de valeurs...Reste que selon Jean-Marie Delarue "il ne s'agit pas de privilégier le rôle de l'aumônier par rapport à celui de l'enseignant, du visiteur de prison, de l'avocat ou de la famille. Il faut simplement réaliser que l'aumônier apporte un réconfort qui permet au détenu de transcender la détention pour se projeter dans le monde libre... où il retournera."