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26/08/2014

La complicité dévoilée de l'Eglise orthodoxe roumaine dans les crimes de Ceausescu

Les hauts prélats de l’Eglise orthodoxe ont du souci à se faire. La mise à disposition publique des archives de la Sécuritate, l'ancienne police secrète communiste de Roumanie a attirée des millions de roumains en 2006. Depuis quelques années, en dépit de forts obstacles, le Conseil national d’étude des archives de la Securitate (CNSAS) s’applique à révéler les noms de ceux qui ont collaboré avec l'ancienne dictature. Les verdicts tombent...

Des archives enfin disponibles vingt ans après

Si les Églises ont joué un rôle dans la chute des régimes communistes dans les pays de l'Est, En Roumanie elles ont en tout cas prêtaient main forte au régime du dictateur Ceausescu !

Le patriarche de Teoctist Ier de Roumanie en compagnie du dictateur Ceausescu:

teoctis ceausescu.jpg

 

Le combat du CNSAS pour avoir accès aux archives

cnsas.jpgLe CNSAS fut créé en 1999, mais il n'a d'abord reçu que 10 000 dossiers. C'est seulement en 2006, sous la pression du président Trajan Basescu, que les services secrets roumains ont enfin transféré 1,7 million de dossiers supplémentaires.

En février 2008, quelques mois après la mort de Teoctist Ier (survenu en fin juillet 2007), la Cour constitutionnelle de Roumanie a rendu un arrêt déclarant le CNSAS illégal. En Roumanie, plus encore que dans l'ensemble des pays d'Europe centrale, l'ouverture des archives communistes fut un combat, car il n'y a pas eu de franche rupture après la chute du régime Ceausescu. Le pays a plutôt vécu une longue transition où des ex-communistes habillés en réformateurs ont conservé le pouvoir. Les anciens officiers de la Securitate se sont dissous dans la société, continuant de conserver une influence, ou s'assurant de nouvelles positions.Le CNSAS a donc failli fermer en 2008. Il a fallu un décret d'urgence du gouvernement pour que le CNSAS soit finalement sauvé. En effet Marius Oprea [photo ci-contre], Conseiller du premier ministre et président de l'Institut d'histoire des crimes du communisme, a œuvré dans ce sens et a accomplit le travail que la justice ne faisait pas. Cet institut fouille les archives, exhume des affaires oubliées, et accompagne les victimes devant les tribunaux pour qu'elles demandent justice.

Les dossiers entreposés au CNSAS représentent 20 km de rayonnages. 75 000 dossiers manqueraient encore à l'appel, demeurés aux mains des services secrets roumains, ce qui continue d'alimenter tous les soupçons.

 
ceausescu.jpgY-a-t-il eu complicité ou collaboration ? Les avis sont partagés. "La main mise de Ceausescu sur la société roumaine était telle qu'on ne pouvait pas monter dans la hiérarchie orthodoxe sans avoir l'aval de la police secrète [la Securitate]. Cela ne veut pas dire que tout métropolite était corrompu et complètement inféodé au régime. Mais, pour le moins, il fallait être inoffensif", explique Michel Kubler rédacteur en chef religion du journal La Croix et spécialiste des églises d'Orient. Certains dignitaires orthodoxes se sont même engagés publiquement au côté du "dictateur rouge", à commencer par le premier d'entre eux. Le patriarche Teoctist s'était distingué par des paroles très élogieuses pour le régime communiste, souligne Michel Kubler. Pas seulement pendant la période des années 70-80 mais même quelques mois avant la révolution, ce que les orthodoxes ont encore du mal à assumer". Pour le CNSAS la collaboration est évidente ne serait-ce que par l'ampleur des tentatives visant à détruire les preuves...
 
Des têtes tombent...

Eveque de sibiu.JPGVisarion Rasineanu, évêque de Sibiu [photo ci-contre], est le dernier haut prélat orthodoxe à avoir été dénoncé par le CNSAS. Nom de code en tant que collaborateur : “Bobi”. Le verdict est tombé jeudi dernier, mais Rasineanu assure qu’il n’a “jamais collaboré avec la police politique” de Ceausescu. Deux jours auparavant, un autre haut prélat, Calinic Argatu, évêque d’Arges, a lui aussi été accusé de collaboration. Selon le CNSAS, Argatu aurait fourni de nombreuses notes informatives à la Securitate, accusations qu’il dément. Depuis la chute du régime de Ceausescu en décembre 1989, jamais l’Eglise orthodoxe n’avait été vraiment inquiétée, même si au début des années 1990 elle avait reconnu avoir fait certaines "concessions" au régime communiste. C’est le décès du patriarche Teoctist fin juillet qui a été le point de départ d’une nouvelle attitude, moins indulgente, au moment où l’Etat semble enfin décidé à faire la lumière sur la période la plus sombre de l’histoire du pays.

En 2000, un procès a été instruit en Roumanie contre un ancien responsable communiste, le colonel Gheorge Craciun, ancien officier de la police secrète (Securitate) accusé de la mort de 216 prisonniers politiques clairement identifiés, dans des conditions atroces, à la prison de Aiud, dont il fut le directeur de 1958 à 1964.

                                                        Les crimes du despote Ceausescu

ceaus.jpgNicolae Ceaușescu a dirigé d'une main de fer la Roumanie pendant 24 ans (1965-1989) avant d'être publiquement exécuté. Il répandit le culte de sa personnalité se faisait appeler Conducător (« guide »).

Le despote a tout bonnement torturé et ou liquidé tous ses opposants, ceux qu'il a attrapé et dont on ignore encore aujourd'hui le nombre exact. Toujours est-il qu'il y aurait eu 500'000 'indics' et 'collabos' et 4 millions de membres du parti, ce qui est beaucoup pour un pays de moins de 20 millions d’habitants !

Le régime de Ceaușescu s'effondra après avoir ordonné aux forces armées et à la Securitate d'ouvrir le feu sur les manifestants anti-communistes dans la ville de Timișoara le 17 décembre 1989. La répression fait 1104 morts, dont 162 avant la fuite du couple, le 22 décembre, et 942 après.

 

                                    Des dossiers brûlés

daniel pat.jpgMais un problème récurrent subsiste : la main mise des services de renseignement sur les dossiers de la Securitate. C’est eux qui gèrent les dossiers de l’ancienne police politique et le CNSAS reçoit ce qu’ils veulent bien lui remettre. Par ailleurs, comme l’a déclaré la semaine dernière Mircea Dinescu, l’un des onze membres du Collège du CNSAS, plusieurs dossiers de hauts prélats ont été brûlés par le Service d’information extérieur (SIE) en décembre 1989. L’un de ces dossiers appartenait à l’actuel patriarche Daniel [photo ci dessus] récemment intronisé et successeur de Théoctist 1er. A la mi-septembre, ce patriarche avait été soupçonné de collaboration notamment pendant les années 1980, quand il étudiait la théologie à Strasbourg. D'ailleurs il est étonnant que des propriétés, 5600 hectares de terrains et forêts, lui appartenant autrefois, lui ont subitement été restitué !

A l’époque, pour sortir du pays, l’aval de la Securitate était nécessaire, et souvent la police politique en profitait pour donner quelque mission. Mais qui dit dossier brûlé, dit pas de preuve. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ceux qui figurent dans ces dossiers étaient nécessairement des informateurs. "Il y a deux hypothèses : soit c'était des informateurs, soit des victimes du régime", rappelle l'historien Cristian Vasile. Depuis début septembre, une dizaine de hauts prélats sont soupçonnés d’avoir été des informateurs, quatre ont déjà reçu un verdict clair de collaboration par le CNSAS. Et les révélations ne sont pas terminées.

                                   Un travail difficile

Pour l’Eglise orthodoxe, cette chasse au prêtre collaborateur est une “campagne d’humiliation”. Et la plupart des prélats convoqués au CNSAS ne s’y rendent pas. Seul le Métropolite de Timisoara, Nicolae Corneanu, a ouvertement reconnu qu’il avait été un informateur. En plus de la main mise des services de renseignement sur les dossiers, le Conseil a connu de nombreuses tensions en son sein depuis sa création en 1999. Ce qui n’a pas facilité son travail. Par ailleurs, ce n’est qu’après le vote des onze membres du Collège du CNSAS que les verdicts de collaboration tombent. Parfois, par manque de majorité claire, ces verdicts sont reportés.

Des complicités hypocrites certaines

teoctist pape 2.jpgDans le monde orthodoxe c'est la société qui suit l’Église.Avec 88% de sa population qui se déclare appartenir à cette religion, la Roumanie est le deuxième pays à majorité orthodoxe (après la Russie). Au vu de la façon dont ces archives nous sont parvenus comment croire qu'il ne s'est rien passé entre le régime et les dignitaires religieux bien à l'abri et forts de leur richesse et influence ? Comment croire qu'en occident on ne savait pas ? Enfin pourquoi a-t-on reçu en grande pompe aussi bien le tyran que ses complices ? Le bateau prend l'eau...

pap.jpg

A l’issue de sa  visite en 1999 au Pape Jean Paul II, le patriarche Teoctist avait confessé 'qu’il s’était senti abandonné par Dieu pendant les dix années qui s’étaient écoulées'.